Changer des vies
Donner

Kari

Une maison esseulée se trouve au coin d’une rue tranquille; dilapidée et abattue, il ne lui reste aucune trace de sa beauté initiale. Elle est laissée à un total abandon; laissée à son autodestruction; c’est à l’image de ceux qui ont choisi ces lieux pour en faire leur domicile; trouvant à l’intérieur de cette structure sale qui menace de tomber une pointe de sécurité.

« Tout comme les lieux qu’ils occupent, les gens qui s’y trouvent ont été complètement abandonnés; brisés et abattus. »

Tout comme les lieux qu’ils occupent, les gens qui s’y trouvent ont été complètement abandonnés; brisés et abattus d’abord par le monde qui les entour puis ensuite par eux-mêmes alors qu’ils ont trouvé pour source de réconfort une consommation qui prend rapidement les commandes et les laisse déchirés par ce nouveau tyran impitoyable. Ils ne sont bientôt plus maîtres d’eux-même et leurs corps subissent les violences de ce patron sans coeur.

Les gens les observent avec dégoût. Ils les appellent des « junkies, crack heads, bons à rien, losers. ». Peu leur importe ce que les gens pensent, personne ne peut les haïr davantage qu’ils ne se détestent eux-mêmes. Ces gens sans empathie, avec leurs mots cruels, ne saisissent pas que ces gens à qui ils font subire leur haine ont autrefois été pareil à eux; ils refusent de chercher ce qui se cache en dessous. Ils n’arrivent pas à comprendre que certaines personnes sont prisonnières d’éléments qui dépassent leur dépendance.

Certaines personnes ont été exposées aux drogues par un prédateur sexuel souhaitant financer ses propres habitudes. D’autres sont prisonnières de leur propre tête; prises dans un manège qui les fait monter très haut pour ensuite les projeter vers le sol à une vitesse si fulgurante qu’il leur est impossible de s’adapter. D’autres encore vivent dans un monde de délir si vivide et dans lequel les voix semble si réelles qu’il est impossible de les ignorer. Elles ne peuvent résister à les suivre, même jusqu’à leur perte. Certains sont si écrasés par leurs peurs que chaque recoin de leur vie devient un lieu d’incertitude. Ils trouvent un semblant de réconfort dans ce qu’ils peuvent se mettre sous la main et se demande rapidement comment ils arriveraient à survivre un jour sans leur nouvel ami.

« Entre la Saint-Valentin et la mi-avril 2018, cinq d’entre nous sont morts. Un suite à des complications dues à l’alcoolisme; un d’une surdose; un d’un arrêt cardiaque et deux se sont suicidées. »

Je sais qu’il est difficile pour le citoyen moyen de comprendre des situations telles que celle-ci. Moi, je comprends parce que je suis passée par là. Je suis leur égale. Ils sont les sans-abri cachés; je suis des leurs et beaucoup trop d’entre-eux meurent dans leur tourmente, brisés et vaincus. J’imagine que ces statistiques vous brisent le coeur. Essayer d’imaginer combien elles brisent le nôtre; ces gens existent réellement et ont touché des vies autour d’eux, ce sont nos amis et ils ont été arrachés à la vie bien trop tôt.

Je me souviens de la marche que je faisais chaque matin, traversant le pont pour aller voir cette bâtisse abandonnée et mes amis qui la considéraient comme leur maison. Je me souviens de craindre la voir réduite en cendres. Je me souviens de mon soulagement en constatant qu’elle tenait toujours debout puis de reprendre mon souffle avant de monter l’escalier délabré en souhaitant de tout mon être que tout le monde s’y trouvait sain et sauf.

Heureusement, j’en ai perdu aucun cet été là. Cependant, j’ai perdu contact avec certains d’entre-eux lorsque la maison a été condamnée, les forçant à se dénicher un quelconque autre lieu sûr dans ce monde de plus en plus chaotique.

« Un des garçons m’a avoué qu’il songeait à en finir avant de me rencontrer parce qu’il était convaincu que personne n’allait s’en soucier. »

Tout ce que je peux faire maintenant, c’est garder espoir qu’ils soient en paix et qu’ils trouvent la guérison. Un jour, quelqu’un m’a demandé pourquoi je perdais mon temps avec ces gens-là. J’ai répondu : « Ce n’est pas du temps perdu. » Un des garçons m’a avoué qu’il songeait à en finir avant de me rencontrer parce qu’il était convaincu que personne n’allait s’en soucier. Quand je suis arrivée, il avait trouvé quelqu’un qui tenait à lui et cela changeait tout.

Tant que nous réussissons à les garder en vie, il reste de l’espoir même s’ils n’arrivent pas encore à le voir. Voilà la beauté du soutien par les paires. Nous pouvons nous connecter aux autres à un niveau plus profond grâce au pouvoir guérisseur de l’empathie. Nous arrivons à trouver les blessés et abattus que d’autres ne voient pas parce que nous sommes des leurs et ils nous font suffisamment confiance pour nous ouvrir la porte.

Nous pouvons connecter avec ceux qui ont perdu toute confiance en eux-mêmes et n’arrivent plus à faire confiance au système établi qui devrait en principe les servir. Nous pouvons nous pointer aux petites heures du matin quand tous les autres sont rentrés à la maison et que le mal de vivre devient trop grand.

Voilà la raison pour laquelle je crois qu’un système de Logements d’abord efficace devrait compter parmi les employés de son équipe des travailleurs en Soutien par les paires rémunérés. Il faut comprendre que rien ne peut être bâti pour nous sans nous inclure à chacune étapes.